Note d'expertise · Logiciels · IA
Du logiciel à l'agent : ce que l'IA change à la valeur d'un éditeur
Le modèle par abonnement doit se réinventer. Pour les dirigeants et les investisseurs, l’enjeu n’est plus seulement de savoir si un éditeur utilise l’IA, mais quelle place son logiciel conservera lorsque certaines tâches seront exécutées par des agents.
L’IA agentique ne signe pas la fin du logiciel. Elle oblige en revanche à distinguer ce qui relevait surtout de l’interface de ce qui constitue un actif durable : données de référence, profondeur des processus métier, intégrations, droits d’accès, conformité et capacité à orchestrer l’exécution.
Début février 2026, la correction des valeurs logicielles a donné une traduction boursière spectaculaire à cette interrogation. Plusieurs publications ont qualifié l’épisode de « SaaSpocalypse » : les investisseurs ont brutalement revalorisé le risque que des agents capables d’exécuter des tâches de bout en bout remettent en cause le lien historique entre nombre d’utilisateurs, licences vendues et croissance du revenu SaaS. Les estimations de destruction de valeur varient selon les périodes et les valeurs retenues ; le signal, lui, est clair : la facturation par utilisateur n’est plus considérée comme intangible.1
Pourquoi l'abonnement a créé autant de valeur
Le logiciel en tant que service, ou SaaS, a combiné trois caractéristiques particulièrement appréciées des investisseurs : des revenus contractuels récurrents, des marges élevées et une forte visibilité sur les flux futurs. Dans sa forme la plus simple, le prix dépend du nombre d’utilisateurs autorisés à accéder au logiciel.
Cette mécanique fonctionne tant que l’usage reste corrélé au nombre de collaborateurs. Quand une entreprise recrute, elle achète davantage de licences. Quand les utilisateurs adoptent de nouveaux modules, l’éditeur augmente son revenu au sein du compte. La rétention nette mesure précisément si les clients existants dépensent, au total, davantage ou moins d’une année à l’autre.
Les logiciels verticaux ont ajouté une autre forme de défendabilité. Dans l’assurance, la gestion de patrimoine, la santé ou d’autres métiers réglementés, ils ne se contentent pas d’afficher de l’information : ils structurent des processus, portent des référentiels, historisent des décisions et s’insèrent dans des chaînes de conformité. Ils jouent en somme le rôle de système d’enregistrement, s’appuient sur des données métier et sont profondément intégrés aux opérations de leurs clients.
Ce que l'agent change réellement
Un assistant suggère. Un agent agit. Il reçoit un objectif, consulte des informations, appelle plusieurs outils et enchaîne des actions pour produire un résultat. Cette autonomie relative modifie la place de l’écran dans l’architecture du logiciel.
Lorsque le collaborateur n’a plus besoin d’ouvrir successivement plusieurs applications pour accomplir une tâche, l’interface cesse d’être le seul point de captation de la valeur. L’agent peut interroger les systèmes par leurs interfaces techniques, ou API, puis y déclencher des opérations.
Dans les services financiers, ce sujet est déjà concret. Dans le domaine de la gestion de patrimoine, l’orchestration des flux entre CGP, plateformes et assureurs est identifié comme un terrain central de création de valeur, notamment pour la souscription et l’après-vente.
L'IA fragilise certaines couches du logiciel et en renforce d'autres
L’IA générative abaisse le coût de production de nombreuses fonctionnalités : rédaction, recherche documentaire, extraction d’informations, classification ou synthèse. Une fonctionnalité isolée, faiblement intégrée et facile à reproduire peut donc perdre rapidement de sa valeur.
Mais l’éditeur qui détient la donnée de référence, les règles métier et les flux critiques peut bénéficier d’une dynamique opposée. L’agent a besoin de systèmes fiables auxquels se connecter. Plus il automatise d’actions, plus deviennent importants les droits, la traçabilité, la qualité des données, la gestion des exceptions et la possibilité d’expliquer ce qui a été exécuté.
La facturation par utilisateur devient un risque de modèle économique
La licence par utilisateur a longtemps été une bonne approximation de la valeur consommée. Avec les agents, cette corrélation se détend. Une entreprise peut automatiser davantage de travail avec moins d’utilisateurs humains et donc créer plus de valeur avec moins de licences.
Cela ne signifie pas que la facturation au siège disparaîtra. Elle sera probablement complétée par d’autres unités : volume de tâches, nombre d’actions, consommation, modules premium ou résultats obtenus.
Cette transition introduit toutefois une difficulté nouvelle. Le SaaS classique bénéficiait d’un coût marginal relativement faible. Avec l’IA, chaque tâche complexe peut mobiliser des modèles, du stockage et plusieurs appels à des outils. Le coût de service devient plus variable et doit être suivi au niveau de la tâche ou du processus.
Une architecture en quatre couches, sans jargon inutile
Pour lire cette transformation, on peut distinguer quatre couches simples :
- Le système de référence : l’endroit où se trouvent la donnée officielle et l’état du dossier, du client, du contrat ou de la transaction.
- La couche d’intelligence : les modèles, les règles et les outils qui comprennent le contexte et préparent une décision.
- La couche d’orchestration : les agents qui appellent plusieurs applications, gèrent les autorisations et enchaînent les actions.
- La couche d’expérience : l’interface utilisée par l’humain, qu’elle soit graphique, mobile ou conversationnelle.
L’application SaaS traditionnelle pouvait concentrer les quatre. L’architecture agentique permet de les dissocier. Un agent généraliste peut fournir l’interface et une partie de l’intelligence tout en laissant les données de référence dans un logiciel vertical. À l’inverse, un éditeur vertical peut intégrer ses propres agents et remonter vers l’orchestration.
La bataille stratégique porte donc sur le contrôle du point d’entrée et du routage du travail, mais aussi sur la capacité à rester le système indispensable que les agents doivent appeler.
Pourquoi le logiciel vertical conserve une prime
Le marché privé ne traite pas tous les éditeurs comme des actifs condamnés. Le rapport Q2 2026 de Windsor Drake situe la médiane du vertical SaaS autour de 5,8 fois le chiffre d’affaires, contre 4,1 fois pour les logiciels horizontaux comparables, et relie notamment cette prime à la profondeur des processus métier, aux données propriétaires et à la complexité réglementaire.4
Ces multiples doivent être maniés avec prudence : ils dépendent de la croissance, des marges, de la rétention et du secteur. Mais le sens du signal rejoint l’analyse de Houlihan Lokey : l’IA peut accroître la valeur des actifs qui détiennent les données et les processus nécessaires à l’automatisation.2
Dans l’assurance et la gestion de patrimoine, cette logique est particulièrement forte. Un CRM, un outil de conformité, une plateforme de souscription ou un logiciel de gestion ne vaut pas seulement par son écran. Sa capacité à dialoguer avec un écosystème, sécuriser les droits, conserver l’historique et produire une piste d’audit peut devenir plus stratégique à mesure que l’exécution s’automatise.
La diligence technologique change de nature
Pour un dirigeant ou un investisseur, savoir qu’un éditeur « fait de l’IA » ne suffit plus. L’enjeu est désormais de comprendre si l’IA renforce son avantage concurrentiel ou fragilise ce qui faisait jusqu’ici sa valeur.
Quatre questions deviennent centrales :
- Que contrôle réellement l’éditeur : la donnée, les processus métier, la relation utilisateur ou seulement l’interface ?
- Son logiciel restera-t-il indispensable lorsque des agents pourront exécuter directement une partie du travail ?
- Son revenu récurrent est-il protégé ou dépend-il encore trop du nombre d’utilisateurs humains ?
- L’IA crée-t-elle réellement plus de valeur et de marge, ou augmente-t-elle surtout les coûts et le risque de cannibalisation ?
Dans les logiciels financiers en particulier, les fondamentaux restent les mêmes : intégration aux systèmes existants, sécurité, fiabilité, capacité à monter en charge et maîtrise des coûts. L’IA ne les remplace pas. Elle rend plus déterminante encore la question de savoir ce qui constitue réellement l’avantage durable de l’éditeur.
Build, Partner or Buy devient une question d'architecture
La formule est ancienne, mais l’IA lui donne un sens nouveau. Il ne s’agit plus seulement de choisir entre acheter une solution et développer une fonctionnalité. Il faut décider quelles couches constituent un actif stratégique et lesquelles peuvent être confiées au marché.
| Option | Quand elle crée de la valeur | Point de vigilance |
|---|---|---|
| Build | Lorsque la couche porte la donnée différenciante, les autorisations, l’orchestration centrale ou un processus constituant le véritable avantage du produit. | Coût, vitesse, recrutement et dette technologique. |
| Partner | Pour les grands modèles, certaines briques documentaires ou des outils spécialisés dont la technologie évolue rapidement. | Dépendance fournisseur, réversibilité, sécurité et coût d’usage. |
| Buy | Lorsque l’acquisition accélère l’accès à une base installée, des données, une équipe, des intégrations ou un système déjà adopté. | Qualité de l’architecture, intégration, exposition du revenu et soutenabilité du prix payé. |
L’enjeu est d’éviter deux écueils symétriques : surinvestir dans des briques que le marché va banaliser ou externaliser des couches dont dépend demain le contrôle de la donnée, du client ou du processus.
La valorisation va se déplacer de l'ARR vers la qualité de l'ARR
Le revenu annuel récurrent, ou ARR, ne disparaît évidemment pas comme métrique. Mais sa lecture doit s’enrichir. Deux éditeurs affichant le même niveau de revenus récurrents peuvent désormais présenter des profils de risque très différents selon leur exposition au nombre de sièges, leur rôle dans l’architecture et leur capacité à monétiser l’automatisation.
Pour un acquéreur, il devient donc nécessaire de distinguer le revenu durable du cœur logiciel, le revenu potentiellement cannibalisable, les nouveaux revenus liés à l’usage des agents et les coûts variables associés.
Ce que cela implique dans les services financiers
Assurance, banque privée et gestion de patrimoine constituent un terrain particulièrement intéressant parce que la chaîne de valeur associe données sensibles, règles de conformité, systèmes anciens, nombreuses interfaces et responsabilité réglementaire.
Dans cet univers, un agent ne peut pas seulement être performant : il doit savoir ce qu’il a le droit de faire, avec quelles données, sous quel contrôle et en laissant quelle preuve. Cela renforce les éditeurs qui contrôlent les référentiels, les processus et les autorisations nécessaires à l’exécution.
L’éditeur n’est plus seulement un outil mis à disposition d’un professionnel. Il peut devenir une infrastructure appelée par d’autres logiciels, y compris par des agents qu’il ne contrôle pas.
Trois convictions pour les dirigeants et les investisseurs
- La question n’est pas « avec ou sans IA », mais « quelle couche de valeur reste indispensable dans une architecture dominée par les agents ? »
- La donnée et le processus ne valent que s’ils sont réellement exploitables dans une architecture ouverte, sécurisée et auditable.
- Le prochain cycle de M&A distinguera les éditeurs qui ajoutent une fonctionnalité IA de ceux qui repositionnent leur produit, leur prix et leur architecture autour de l’exécution par des agents.
L’IA ne condamne donc pas les éditeurs. Elle condamne progressivement la valorisation indifférenciée de tout revenu SaaS comme s’il portait le même avantage concurrentiel.
Conclusion
Le SaaS a construit sa valeur sur la récurrence, la croissance du nombre de licences et l’adhérence des utilisateurs aux processus. L’IA agentique rompt une partie de cette équation : l’utilisateur peut devenir une machine, l’interface peut être contournée et le volume de travail progresser sans croissance des effectifs.
Mais cette rupture ne détruit pas uniformément le logiciel. Elle déplace la valeur vers ce qui permet réellement d’exécuter le travail : données de référence, droits, processus, intégrations, règles métier, auditabilité et orchestration.
Pour les dirigeants d’éditeurs, la priorité est double : rendre l’architecture utilisable par les agents et reconstruire un modèle de prix aligné sur la valeur créée. Pour les investisseurs, elle consiste à déterminer si le revenu récurrent finance un écran susceptible d’être contourné ou une infrastructure que les agents devront continuer à appeler.
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